Des fleurs posées sur le portrait d'Alexeï Navalny en face de l'ancien consulat russe de Francfort-sur-le-Main en Allemagne, le 19 février 2024. Des fleurs posées sur le portrait d'Alexeï Navalny en face de l'ancien consulat russe de Francfort-sur-le-Main en Allemagne, le 19 février 2024.  (AFP or licensors)

Quelle opposition au régime après la mort d’Alexeï Navalny

En Russie, la mort d’Alexeï Navalny est «un choc» pour ses partisans, mais ces derniers s’exprimeront-ils dans un contexte de répression? Alors que la veuve du militant anticorruption promet depuis l’Europe de poursuivre le combat, nous interrogeons Jean de Gliniasty, directeur de recherche à l'IRIS sur l’avenir de l’opposition en Russie.

Entretien réalisé par Marie Duhamel - Cité du Vatican

Trois jours après la mort d’Alexeï Navalny, la veuve de l’opposant russe, mort vendredi dernier à 47 ans dans la colonie pénitentiaire où il purgeait une peine de 19 ans de réclusion, promet de continuer la lutte contre Vladimir Poutine et appelle les partisans de son mari à la rejoindre. Ioulia Navalnaïa rencontrait ce lundi à Bruxelles les ministres des Affaires étrangères de l'Union européenne. Le chef de la diplomatie des 27, Joseph Borrel, a symboliquement proposé de rebaptiser au nom de Navalny le train de sanctions adopté, pour envoyer un message de soutien à l’opposition russe.

Une mort qui dérange 

Plusieurs puissances occidentales rejettent la responsabilité de la mort d’Alexeï Navalny sur le régime russe. Des déclarations «odieuses qu’il n’est pas permis de faire, en l’absence d’informations» selon le porte-parole du Kremlin, Dimitri Peskov.

À un mois de la présidentielle en Russie, et «au moment où l'Europe va resserrer les rangs vis à vis de l'Ukraine, cette mort n'arrange pas Vladimir Poutine, parce qu’elle suscite un mouvement d'indignation. Mais il n'en reste pas moins que les responsables de cette mort, qu'elle ait été directe ou indirecte, ce sont ceux qui l'ont déplacé au cercle arctique dans des conditions de prison effroyables», affirme Jean de Gliniasty, ancien ambassadeur à Moscou et directeur de recherche à l’Iris.

Une vie donnée

Ces treize dernières années, la percée de l’activiste anti-corruption Alexeï Navalny, qui deviendra un des principaux opposants au régime, a été rythmée par un constant harcèlement de la part des autorités: perquisitions, arrestations, empoisonnement en 2020, l’emprisonnement à son retour d’Allemagne en 2021, le transfert dans un des établissement les plus rudes du système carcéral en arctique, des dizaines de séjours à l’isolement, jusqu’à la mort vendredi dernier. Pour Jean de Gliniasty, «l'évolution du régime de Vladimir Poutine depuis 2012 est constante. C'est un durcissement permanent marqué par des étapes, telles que la loi sur les agents de l'étranger ou celle sur le dénigrement de l'armée russe, etc. Mais Vladimir Poutine a toujours été particulièrement vigilant vis à vis de sa contestation nationaliste de droite. Or, Alexeï Navalny n'était pas un homme de gauche, c'était un nationaliste qui contestait le régime sur des bases de probité, d'équité et d'intelligence de gouvernement. Donc sa mort est une étape supplémentaire dans le durcissement du régime».

Conscient des risques encourus, Alexeï Navalny a donc payé de sa vie son combat politique. «Il est devenu un martyr de l’opposition» souligne l’ancien diplomate en Russie.

Hommages en Russie

Interrogé par Vatican News quelques heures après l’annonce de la mort d’Alexeï Navalny vendredi, Jean de Gliniasty parlait d’un «choc» pour ses partisans mais affirmait qu’il serait vécu dans le silence, «le régime russe a étouffé toute contestation». Pour le chercheur à l’Iris «les répercussions de cette mort seront moindres en Russie qu'en Occident où Navalny avait pris la figure d'un symbole». Mais ce week-end, les rassemblements en la mémoire de l’opposant n’étaient pas le seul fait des expatriés ou des sympathisants étrangers en Occident.

En Russie, des centaines de personnes ont été interpellées pour avoir déposé des bougies ou des fleurs aux mémoriaux des victimes des répression de l’ère stalinienne en hommage à Navalny. Certains ont déjà été punis pour ce geste. Dans plusieurs villes du pays, la justice a ainsi condamné certains des Russes arrêtés, affirment des ONG de défense des droits de l’homme et des médias indépendants. Rien qu’à Saint-Pétersbourg, la justice a condamné 154 personnes à des peines de prison, jusqu’à 14 jours de détention, indiquent les services de presse des tribunaux de la deuxième ville du pays.

La femme d'Alexeï Navalny a rencontré Josep Borell, Haut-Représentant de l'UE pour les affaires étrangères
La femme d'Alexeï Navalny a rencontré Josep Borell, Haut-Représentant de l'UE pour les affaires étrangères

 

De plus, la loi interdit les rassemblements non autorisés. À ce titre, des policiers et hommes en civil ont patrouillé dans des sites sensibles. L'Agence France-Presse rapporte que certains d’entre eux ont été vus enlevant des mémoriaux éphémères. À Moscou, des hommes cagoulés auraient mis des fleurs dans des sacs poubelles sur le pont, proche du Kremlin, où a été tué en 2015, un autre opposant au président Poutine, Boris Nemtsov qui avait critiqué l’annexion de la Crimée.

Opposants au prix de leur vie

Alexeï Navalny n’est pas le premier à perdre la vie pour sa contestation publique du régime. Dix ans avant Boris Nemtsov, la journaliste de Novaïa Gazeta qui dénonçait les crimes russes en Tchétchénie, Anna Politovskaïa avait été abattue dans le hall d’entrée de son immeuble.

D’autres opposants sont actuellement emprisonnés en Russie, comme Vladimir Kara-Mourza, condamné à 25 ans de prison pour avoir critiqué l’armée ou Ilia Iachine qui a contesté le massacre de Boutcha et purge une peine de 8 ans et demi de prison. Des proches de Navalny sont également sous les verrous: sa collaboratrice Lilia Tchanyecheva ou l’ancienne député Ksenia Fadeïeva, et le système judiciaire poursuit son travail. Le procès d’Oleg Orlov, figure de l’ONG emblématique Memorial, s’est ouvert vendredi le jour de la mort d’Alexeï Navalny. Il risque 5 ans de prison pour ses dénonciations de la guerre en Ukraine.

Qui pour succéder à Alexeï Navalny ?

Aujourd’hui, il n’existe pas de front ouvert contre le régime, mais «il y a des tas d'éléments qui montrent qu'il y a des ruisseaux sous-jacents» estime Jean de Gliniasty. Il évoque «des mères qui se plaignent des morts en Ukraine» et déposent des fleurs sur la tombe du soldat inconnu ou le soutien de milliers de Russes à Boris Nadejdine qui a tenté de se présenter, en vain, contre Vladimir Poutine à la prochaine élection présidentielle à la mi-mars. «Il y avait des queues phénoménales pour s'inscrire. Ça montrait que les Russes voulaient se manifester, avec leur soutien à cette candidature». Ce politique opposé à la guerre en Ukraine prendra-t-il le flambeau d’Alexeï Navalny? L'appel lancé ce lundi par Ioulia Navalnaïa trouvera-t-il un écho auprès des soutiens de son mari?

Si, anticipant sa mort, Alexeï Navalny lançait à ses partisans de ne pas abandonner la lutte dans un documentaire tourné après son empoisonnement, il est aujourd’hui impossible de savoir comment agiront ses sympathisants, souvent jeunes.

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19 février 2024, 16:47