Le Groenland, terre convoitée par Donald Trump
Entretien réalisé par Marie Duhamel - Cité du Vatican
Le Wall Street Journal révélait en août 2019, l’intérêt de Donald Trump, dès la fin de son premier mandat, pour l’acquisition du Groenland. Éconduit par les autorités locales et par la Première ministre danoise, le président américain avait retardé sa venue au Danemark. L’incident diplomatique d’hier a resurgi avec le retour fin janvier du milliardaire américain à la Maison blanche.
Donald Trump revendique désormais ouvertement son ambition de conquérir le territoire autonome danois. «Nous allons obtenir le Groenland. Oui, à 100%!», a-t-il encore répété dimanche 30 mars dans une interview accordée à NBC News, faisant fi des refus, aujourd’hui plus vifs et catégoriques, de Nuuk et Copenhague.
Pour s’emparer de l’île de glace, le président américain a même brandi la menace de la force militaire. Son vice-président assurait le contraire quelques heures plus tôt in situ. «Nous pensons que les habitants du Groenland sont rationnels, (…) et que nous allons conclure un accord», affirmait confiant le vice-président américain jeudi 27 mars. Arrivé sur place sans invitation –le gouvernement local était en cours de formation- JD Vance a critiqué la mauvaise gestion danoise et offert aux 57 000 habitants du Groenland un nouveau «parapluie sécuritaire», américain donc.
Un vecteur de securité mondiale
La sécurité des Etats-Unis et du monde, c’est la raison invoquée par Donald Trump pour justifier sa velléité de conquérir le Groenland. Rien n’est dit cependant sur un déploiement renforcé de militaires aux ordres de Washington sur place. Car l’armée américaines a été autorisée à y installer un des ses bases pendant la Seconde Guerre mondiale par le Danemark, pour faire face à la menace nazie. Pendant la guerre froide, la Thule Air Base, rebaptisée de Pituffik en 2023, «a permis de surveiller et de défendre l'espace aérien contre d'éventuels missiles balistiques soviétiques et potentiellement donc nucléaires», rappelle Emmanuel Hache, directeur de recherche à l’IRIS. La trajectoire la plus courte des missiles en provenance de Russie vers les Etats-Unis passent en effet par le Groenland. Une menace passée? Donald Trump envisage l’avenir.
Au-delà d’une possible volonté impérialiste, consistant à agrandir le territoire américain, suivant les traces des présidents russe en Ukraine ou chinois avec Taiwan, Emmanuel Hache invite à prendre en considération l’intérêt géostratégique du Groenland, «c’est la synthèse du monde multipolaire et de l'affrontement possible entre les États-Unis, la Chine et la Russie» qui convoitent le contrôle de l’Arctique.
Enjeu militaire et économique
Au niveau purement géographique, «c’est un point de rencontre entre Américains et Russes mais aussi potentiellement avec les routes polaires de la soie, mises en place par le président Xi Jinping». Si la Chine, rival désigné de Washington, y est encore peu présente, la Russie essaie en revanche d'asseoir sa domination militaire dans l'Arctique depuis 2010, explique Emmanuel Hache. Elle y a réhabilité d'anciennes bases militaires, une flotte armée de brise-glaces. Pour lui, le narratif américain impose donc de contrôler le Groenland parce que celui qui le fera aura véritablement un avantage compétitif sur les deux autres puissances.
Spécialiste des questions relatives à la prospective énergétique et à l’économie des ressources naturelles, l’économiste à l'IRIS qualifie aussi l’approche américaine de «très mercantile» et «sacrificielle», car vouloir s'emparer du Groenland, «c'est aller sacrifier un territoire qui est encore naturel et pour aller récupérer notamment l'ensemble des matières premières pour alimenter la machine américaine».
Or, dans la course à l’exploitation des ressources de l’Arctique, Chinois et Russes ont devancé les Américains dans l’océan le plus septentrional du globe. Zinc, platine, cuivre, or et hydrocarbures se trouveraient dans les territoires situés au-dessus du cercle polaire, soumis comme le reste du monde au réchauffement climatique.
La course aux terres rares
«Là aussi, on a une compétition. Si vous ne prenez que l'exemple des terres rares: la Chine en contrôle 70% de la production mondiale aujourd’hui. Les États-Unis produisent autour de 11, 5%. Si vous les considérez comme étant essentielles à la transition bas carbone et à la transition numérique, vous avez besoin d'aller en prendre possession sur des territoires», affirme Emmanuel Hache qui note le double acharnement de l’administration Trump pour conclure un accord sur les minerais en Ukraine et pour obtenir le Groenland. «Derrière tout ça, vous avez véritablement la guerre ou, en tout cas la menace, du 21e siècle, c'est-à-dire l'affrontement pour aller chercher les matériaux stratégiques des transitions en cours», explique-t-il.
Mais, le directeur de recherche à l'IRIS souligne qu’à l’heure actuelle, rien n’assure qu’il y ait des terres rares dans le territoire autonome danois. «On est plus sur un potentiel qui fait rêver», car actuellement, seules deux mines sont ouvertes au Groenland. «Il y a de la prospection menée par des entreprises danoises, canadiennes et britanniques -pas américaines- mais il est extrêmement compliqué d'aller exploiter son sol à plus de 80% glacé», il faut des infrastructures aujourd'hui inexistantes.
Un rêve nuisible aux populations locales
Aujourd’hui, le nouveau gouvernement de coalition qui rassemble 4 des 5 partis du Groenland est vent debout contre le projet américain. «Soyons clairs: les États-Unis n'obtiendront pas le Groenland. Nous n'appartenons à personne d'autre. Nous décidons de notre propre avenir», a lancé son Premier ministre Jens-Frederik Nielsen. Il accueillera ce mercredi la Première ministre danoise, Mette Frederikson, qui vient consolider l’unité du Royaume avec le territoire autonome.
Des campagnes de désinformation et un harcèlement des populations du Groenland sont envisageables, estime Emmanuel Hache. Spécialiste de l’économie des ressources naturelles, il indique que les populations locales pourraient bénéficier d’une éventuelle prospection des ressources souterraines, mais qu’outre l’aspect polluant de l’exploitation, rien n’est moins sûr. «L’activité minière est une industrie très pauvre en emplois, car il faut des compétences très particulières, explique-t-il. De plus, le problème avec la mine, c'est que vous avez des ressources dont les prix ne sont pas décidés par les territoires qui produisent, mais par les marchés les plus cycliques et les plus volatiles au niveau international». Enfin, il faut se projeter sur un temps long. Il faut cinq à sept ans pour produire dans un territoire facile, comme l’Australie ou le Chili. Pour un territoire comme la Groenland, ce serait bien plus. «Même si, imaginons, on se met dans un scénario où Donald Trump réussit à imposer que les entreprises américaines viennent forer le territoire, il est certain, conclue-t-il, que le président Trump ne verra pas la moindre production d'une entreprise américaine sur place d’ici la fin de son mandat».
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